Les autres, ceux qui ont bien écouté en classe, vous mettront en garde : Wikipédia, c’est plein d’erreurs, n’importe qui peut trafiquer les articles et écrire n’importe quoi, il n’y a aucune vérification des informations et il ne faut surtout pas l’utiliser. Ce discours montre déjà qu’ils n’ont pas pris la peine de vérifier ce qu’on leur raconte.
Ce qu’on leur raconte est bien exprimé dans la chronique de Pierre Assouline publiée dans le numéro 318 de l’Histoire, dont on peut consulter le texte ici. Pierre Assouline présente l’encyclopédie dans un paragraphe relativement modéré avant de tirer à boulet rouge pendant tout le reste de l’article, selon l’idée annoncée dès le titre, “Wikipédia, l’erreur à haut débit”.
Pierre Assouline écrit que « Wikipédia est la seule encyclopédie au monde où n’importe qui peut écrire n’importe quoi. » Tandis que dans l’Histoire, il n’y a que d’éminents spécialistes qui peuvent écrire des sottises. Mais ne polémiquons plus et voyons l’argumentaire :
il n’y a pas de garanties de fiabilité ;
il n’y a pas de sources ;
nul n’assume la responsabilité des articles ;
c’est le dernier qui a parlé qui a raison ;
des groupes de pression s’organisent pour être les derniers à parler.
Reprenons un à un les arguments de Pierre Assouline.
Il n’y aurait pas de garantie de fiabilité. Sous le titre, chaque article de la version anglaise de Wikipedia donne une indication de sa qualité. L’échelle va de brouillon à article de qualité encyclopédique, avec sept degrés de qualité. Ces renseignements ne sont encore que partiellement implantés dans la version française.
Il n’y aurait pas de sources. Au bas de chaque article, on trouve des notes et références, une bibliographie et des liens externes.
Nul n’assumerait la responsabilité des articles. Si vous cliquez sur le bouton “discussion”, vous verrez que les rédacteurs tiennent à leurs textes, au point de déclencher parfois des “guerres éditoriales”.
Ce serait le dernier qui a parlé qui aurait raison. Les rédacteurs sont informés des modifications apportées à leurs contributions. Il leur est très facile d’annuler les modifications. Les textes peuvent aussi être protégés à des degrés variables.
Des groupes de pression s’organisent pour être les derniers à parler. C’est incontestable : l’enjeu est grand. Mais les moyens de défense existent. Ainsi, l’église de scientologie a été bannie dans son ensemble de toute contribution à Wikipédia.
Après la théorie, voyons les exemples concrets donnés par Pierre Assouline.
La biographie de Soljenitsyne serait composée pour un tiers de ses relations suspectes avec le franquisme. Vérifiez : il y a une phrase à ce sujet, référencée à un article du Monde qui plus est.
L’article sur l’affaire Dreyfus contiendrait en tête de référence le “Précis de l’affaire Dreyfus” d’Henri Dutrait-Crozon, texte présentant Dreyfus comme coupable. Vérifiez : le livre apparait bien, après les sources primaires, la bibliographie de référence, les autres ouvrages généraux, les ouvrages spécialisés, comme le seul ouvrage antidreyfusard mentionné, et il est explicite qu’il n’a pas été utilisé comme source pour la rédaction de l’article.
Le fait important est que la qualité de Wikipédia ne cesse de s’améliorer au fil des mois, et pour avoir une idée de ce que deviendra cette encyclopédie, je vous invite justement à lire cet article sur l’affaire Dreyfus ou à faire un tour sur Wikipedia en langue anglaise.
On m’objectera : l’article de Pierre Assouline a été publié en mars 2007 ; depuis, les choses ont changé. En tout cas, l’auteur, qui tient une chronique mensuelle dans l’Histoire n’a pas revisité sa position. Dans le numéro de décembre 2009, il revient sur internet mais ne souffle mot de Wikipédia. Son article constituait d’ailleurs une condamnation irrémédiable, sans espoir de rédemption, allant jusqu’à qualifier l’encyclopédie électronique de Big Brother.
Les mêmes arguments sont toujours repris. Il y a peu, un professeur me donnait en exemple du peu de qualité de Wikipédia l’article sur Pétain, selon lequel ce dernier aurait protégé les Juifs. J’ai vérifié. Il n’y a rien de tel.
Certains sont allés jusqu’à dénaturer délibérément des articles afin de prouver que Wikipédia est mauvais et ils s’en sont vantés. On admirera la rigueur intellectuelle qui consiste à saboter quelque chose pour prouver que ça ne fonctionne pas.
J’utilise tous les jours Wikipédia, le plus souvent dans sa version anglaise. Souvent, ses défauts m’irritent. Je n’en ai pas moins rangé l’Encyclopædia Universalis dans un escalier et l’encyclopédie Quillet dans un placard. Que nous proposent les contempteurs français de Wikipédia ? Ils fulminent, ils vitupèrent, ils condamnent et… rien. C’est ainsi que se manifeste la supériorité de l’esprit français.
Aux États-Unis aussi, des intellectuels ne sont pas satisfaits de Wikipédia, à commencer par un de ses fondateurs, Larry Sanger. Qu’a-t-il fait ? Il a créé une nouvelle encyclopédie en ligne, toujours gratuite, mais dont les articles sont rédigés par des experts et sont signés, Citizendium, devenue une rivale de Wikipédia.
Les anglophones auraient-ils le choix entre deux encyclopédies ? Non, ils disposent aussi de Scholarpedia, avec des critères différents, et d’autres encore.
C’est vrai que ce ne sont que des Américains ; ils n’ont pas notre finesse d’esprit. Là-bas, beaucoup de ceux qui ont des connaissances se préoccupent de les mettre à disposition de tous, ce qui prouve leur naïveté. Nous ne tomberons pas dans ces travers !
Au Danemark, les élèves peuvent désormais utiliser internet pendant leurs examens de fin d’année. Il est vrai que les Danois ne sont pas des gens sérieux. Avec internet à disposition, imaginez comme il deviendrait facile de répondre à nos examens ! Il faudrait alors revoir tout notre enseignement.
Nous ne nous laisserons pas entrainer sur ce terrain. Il ne manquerait plus qu’au lieu de se désoler du copier-coller, qu’on retrouve parait-il jusque dans des thèses de doctorat, on apprenne à nos collégiens, à nos lycéens et à nos étudiants, à enquêter et à rédiger des articles de qualité ! Il ne manquerait plus que nos jeunes s’inspirent du guide de Wikipédia pour rédiger un bon article. Ils risqueraient d’acquérir un esprit critique et de ne plus s’en laisser conter par le Savoir venu d’en haut.