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Limites du système éducatif finlandais

jeudi 6 mai 2010, par Rémi Castérès

Pour les enseignants français qui croient que le savoir se déverse du haut de la chaire dans des têtes vides, l’école finlandaise est une aberration dont le succès est incompréhensible. Pour les autres et pour les parents informés, ce serait un paradis éducatif. C’est à ces derniers que je m’adresse maintenant.

Plus de vingt articles sur ce site présentent le système finlandais dans le détail. Ils reflètent l’étonnement et l’enthousiasme qu’ont éprouvés leurs auteurs quand ils ont découvert les écoles finlandaises.

Pourtant, il y a aussi des problèmes qu’il faut aborder et essayer de comprendre. Au début, ça me semblait anecdotique et disparate :

- J’ai rencontré des jeunes qui n’aimaient pas l’école. Je les ai interrogés, parfois avec insistance, sur leurs raisons. La réponse la plus élaborée a été : « Parce que c’est nul ! » Quand à ce qu’ils appréciaient à l’école, ça se résumait à : « Rien ! »

- Dans chaque classe de l’enseignement secondaire, j’ai vu un garçon dont l’identité est d’être le perturbateur. Il téléphone, il lance des vannes, il pousse des grognements… Quelques uns ricanent, d’autres l’ignorent. Le perturbateur n’est jamais agressif à l’égard du professeur qui le considère avec indulgence. C’est tellement systématique qu’il me semble que si on l’excluait, un autre prendrait aussitôt sa place.

- L’attention des élèves est totale en maternelle et dans les premières années de l’école élémentaire. Elle se réduit au fur et à mesure que l’âge augmente. On peut interpréter cela comme une conséquence de la puberté, mais c’est si linéaire que cette explication me parait insuffisante.

- Un professeur américain d’esthétique a été très surpris par le comportement de ses étudiants quand il a donné des cours à l’université d’Helsinki. Sa formation est destinée à former des personnes qui travailleront soit dans des galeries d’art, soit dans la gestion esthétique des espaces publics. Après quelques cours, une étudiante a pris la parole et lui a dit : « Vous semblez considérer comme allant de soi que nous lisons les revues d’art que vous nous avez indiquées. Mais pour ma part, je n’en ai lu aucune. » Interloqué, le professeur a demandé aux étudiants qui avait lu, d’abord plusieurs puis même une seule des revues qu’il avait recommandées : trois sur trente. Cinq avaient visité un musée dans l’année. « Pourquoi suivez-vous ce programme de master ? a demandé le professeur.
– Vous savez, en Finlande, presque tout le monde va à l’université. »

Une étudiante avait demandé à le rencontrer après le premier cours. « Je voulais vous expliquer pourquoi je ne reviendrai pas, a-t-elle dit. Je n’ai aucun grief à votre égard, mais vous nous demandez de participer aux cours et d’exprimer nos opinions. C’est trop difficile pour moi. »

Comment expliquer ces problèmes ? Je refuse de les considérer comme de simples bizarreries. Je pense qu’ils témoignent d’une faiblesse du système éducatif finlandais [1].

Les enfants sont accompagnés dès le plus jeune âge par des adultes nombreux et bienveillants. Ils nouent des relations chaleureuses avec leurs enseignants. Le problème, c’est que s’il existe des relations fortes entre chaque enfant et un ou plusieurs adultes, il n’y a pas de relations collectives entre les enfants d’une classe. Chaque élève peut travailler avec un ou deux autres ; cela peut même être la norme, comme en technologie. Mais je n’ai jamais vu la réflexion d’un enfant être confrontée à celle de ses pairs.

L’enseignement est presque toujours frontal. Les élèves sont encouragés à dire ce qu’ils savent (et s’ils se trompent, ça n’est jamais grave), mais ils ne sont pas sollicités sur ce qu’ils pensent.

Cet accompagnement chaleureux convient bien à la psychologie des petits. Plus tard, il est insuffisant pour répondre aux besoins de jeunes qui doivent s’affirmer et qui n’ont plus forcément envie d’être tenus par la main.

À mon avis, ce qui manque à l’école finlandaise, ce sont des temps pour que les enfants et les jeunes expriment leur pensée et s’intéressent à la pensée des autres, dans le cadre de la classe. Ces temps sont bien connus en France chez les enseignants de la mouvance Freinet : travaux de groupe, quoi de neuf, exposés, bilans d’activité, ateliers philo, conseils de coopérative, marchés des connaissances…

Ils pourraient facilement être introduits dans l’école finlandaise telle qu’elle existe à présent :
- parce que la posture éducative des enseignants s’y prête ;
- parce que les Finlandais discutent de la prolongation de la journée d’école qui est jugée trop courte ;
- parce que les deux massacres dans des écoles ont interpelé l’ensemble des acteurs du système éducatif sur la nécessité de développer l’expression des jeunes et la communication.

Cependant, je ne crois pas que cela se fasse de sitôt. Lors d’une conférence de presse à Paris, j’ai questionné la secrétaire d’État à l’Éducation à ce sujet : « J’admire beaucoup votre système éducatif mais je voudrais connaitre votre opinion sur ce qui me semble être une de ses limites. Les enfants sont entrainés à dire ce qu’ils savent, pas ce qu’ils pensent. Cela a pour conséquence que des jeunes ont des difficultés pour exprimer une opinion et une réflexion personnelles. » Madame Heljä Misukka m’a répondu que c’était tout le contraire, que les relations entre les professeurs et les élèves sont tout à fait cordiales et souvent affectueuses et que je devrais aller voir dans des classes finlandaises.

Cela aurait pu n’être qu’une incompréhension ponctuelle. J’ai exposé plus longuement mes réflexions à l’ambassadrice de Finlande et à des personnes travaillant à l’ambassade. Leur réaction me fait penser qu’ils ne conçoivent pas le problème et qu’ils se représentent les discussions collectives comme une foire d’empoigne : « Nous, les Finlandais, sommes des gens timides et nous ne parlons que chacun à notre tour. Nous sommes des gens individualistes et nous n’aimons pas les grands groupes. »

Symptomatique aussi le fait que, pour lutter contre le harcèlement scolaire [2], les Finlandais ont développé un programme informatique pour faire prendre conscience du problème aux enfants plutôt que de compter sur un débat entre eux.

Ainsi, l’école finlandaise, c’est vraiment très bien. Mais ça n’est pas le paradis éducatif et il est peu probable que ça le devienne dans un avenir proche.

Notes

[1] Josse Annino, à qui je rapportais les propos du professeur américain, n’a manifesté aucune surprise et a été la première à faire le lien avec les pratiques qu’elle voyait dans les classes.

[2] intimidation pour les lecteurs québécois

6 Messages de forum

  • Les limites du système éducatif finlandais 17 mai 2010, par Merja Mäihäniemi

    J’ai lu plusieurs fois ton article sur l’école en Finlande et ça m’a fait vraiment réfléchir. Est-ce que nous, les Finlandais, sommes simplement si réservés de nature, à cause de nos ancêtres qui ont vécu en isolation, timides et peureux dans nos rapports avec les autres, ou est-ce que c’est le résultat de notre système d’enseignement scolaire, les traditions scolaires qui n’évoluent que très très lentement ? C’est le prof qui parle et pose des questions sur le livre et le sujet, non pas des questions sur les opinions et les réflexions des élèves. Je pense que ton article nous encourage à nous regarder dans le miroir et prendre conscience du fait que chez nous, effectivement, cette communication entre élèves en classe et échange des opinions et des sentiments, cela nous manque.

    Je t’encourage à traduire ton article en anglais pour que tout le monde ici puisse le lire. Moi, j’ai essayé d’en prendre conscience en classe quand je travaille et ne pas oublier de faire parler les élèves plus librement, à s’exprimer entre eux et devant moi.

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  • Limites du système éducatif finlandais 28 mai 2010, par un jeune prof de lettres schizophrène qui refuse toute culpabilisation

    Votre texte est fort intéressant, et j’apprécie le fait qu’il soit tout à la fois un témoignage direct (et non un fantasme comme on en lit trop souvent dès que l’on parle des systèmes scolaires étrangers) et un regard bienveillant mais critique sur ce fameux système finlandais. Vous y défendez vos propres convictions pédagogiques (et vous avez raison), mais vous avez su éviter la posture qui consiste à dire "mais en Finlande tout est parfait et yaka faire comme en Finlande", posture qui a le don de m’agacer.

    Mais n’est-il pas dommage de débuter un texte dont la principale qualité est la mesure par une affirmation aussi tranchée que "Pour les enseignants français qui croient que le savoir se déverse du haut de la chaire dans des têtes vides" ? J’avoue me sentir un rien agressé (sans dommage à ma santé toutefois).

    Certes, je vois bien ce que vous attaquez : la conception souvent encyclopédiste de l’enseignement en France, en particulier dans le secondaire. Je suis pour ma part tout à la fois tenté de la défendre sous certains aspects (peut-être un réflexe "identitaire" en tant que prof de lycée me direz-vous), et enclin à en accepter sa critique radicale sous d’autres perspectives. Mais mon problème ne touche pas à ce débat en lui-même, assez ancien mais il est vrai tout à fait nécessaire.

    Ce qui me gêne, c’est que votre phrase laisserait à penser que vous en faites porter la responsabilité sur les seuls enseignants (ce que vous fûtes, et dans un contexte géographique plus que très proche du mien, si j’en crois votre site). Or, dans ce que j’accomplis en classe, il y a a) ce qui découle de mes propres convictions pédagogiques, b) ce qui découle de mes obligations institutionnelles (le programme, l’examen, l’inspecteur, etc.) et c) ce qui découle des attentes de la société elle-même (matériellement : les parents, les élèves eux-mêmes, l’image que le proviseur veut donner dans la presse), etc.

    Je peux très bien être à titre personnel un grand défenseur de la lecture des livres en classe, même au niveau lycée, et ne l’appliquer qu’avec parcimonie parce que les parents risquent de penser "qu’avec M. Sisyphe ils ne fichent rien, ils ne font que lire en classe !" ; je peux très bien défendre la pédagogie par projet et les actions transdisciplinaires, mais les bannir totalement en première au profit du cours classique (je n’ai pas dit magistral…), parce que le bac prime sur tout - et que quelque critique que je porte sur l’examen (trop artificiel, trop bachoteur, tout ce que vous voulez…), je n’ai légalement et moralement pas le droit de mettre en danger la réussite de mes élèves à celui-ci. Je peux très bien prendre un plaisir réel à écouter mes élèves formuler un avis personnel, y compris négatif, y compris désordonné, y compris immédiat et psychologique ("Mme Bovary c’est une grosse salope"), sur un livre, et proscrire à coup de notes-guillotines et de hurlements sauvages le moindre "je" dans une dissertation, parce que telle est la règle de l’exercice depuis que les jésuites l’ont inventée et que Napoléon l’a consacrée (ah ces obsédés de l’ordre à qui nous devons notre système !)…

    Je ne prendrais pas la peine de formuler cet avis si je trouvais votre texte ou votre site dogmatiques. Mais précisément parce qu’ils ne le sont pas, je trouve votre formule malheureuse.

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    • Limites du système éducatif finlandais 28 mai 2010, par Rémi Castérès

      Vous avez raison. J’ai tendance à être trop agressif et c’est nocif si cela braque des lecteurs alors que je voudrais inciter à la réflexion.

      Autre chose : ne croyez pas que j’ai quoi que ce soit contre le cours magistral. Par contre, je suis tout à fait hostile à son évolution en classe dialoguée, supposée faire participer les élèves en accompagnant le cours par des questions auxquelles ne peuvent répondre que ceux qui savent déjà, et qui justifie une dégradation tant du contenu que de l’expression de l’enseignant “parce que c’est sympa”.

      Il m’est arrivé même d’interdire à mes élèves de poser des questions pendant mes leçons magistrales afin de ne pas être interrompu — ils pouvaient le faire à la fin. Je me souviens d’une leçon d’histoire sur l’invention de l’agriculture et de l’élevage qui, pour une raison contingente, était coupée par une récréation. Mes élèves m’ont demandé de poursuivre pendant la récréation. J’ai refusé, mais quand je suis rentré pour boire un café après quelques minutes dehors, ils ont feint de croire que la récréation était terminée et se sont précipités en classe… Ce n’est donc pas tant la forme qui est en cause, que ce qu’on désire transmettre.

      Après chaque leçon, je demandais aux enfants : « Qu’as-tu appris au cours de cette leçon ? Qu’as-tu à en dire ? », ce qui permettait de faire le lien entre le savoir académique et le ressenti émotionnel.

      Vous évoquez Mme Bovary. Quand il était en Seconde, mon fils me disait : « Aujourd’hui, on va encore disséquer madame Bovary. » C’est bien là toute la question : savoir si on transmet de la vie ou si on se situe dans des savoirs morts.

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      • Limites du système éducatif finlandais 29 mai 2010, par un jeune prof de lettres schizophrène qui refuse toute culpabilisation

        Il est difficile de parler sereinement d’éducation. On en parte toujours par rapport à quelque chose : son propre passé d’élève, son présent de professeur, et tous les discours qui “flottent dans les airs”, surtout quand ils nous ont fait bondir. Trouver le chemin de la mesure entre les ayatollahs réacs d’un côté et les pédagofous de l’autre est difficile.

        Vous condamnez le “cours dialogué”, et ma réaction épidermique serait de le défendre, et nous parlerions en vain. Sauf qu’à vous relire, je crois mieux vous comprendre. J’appelle “cours dialogué” l’essentiel de mes cours de littérature : je pars de leurs impressions, tantôt sans aucune contrainte (ce que je nomme de la “libre antenne” : dites-moi n’importe quoi sur ce texte ; questions ? Jugement personnel ? Etonnement ? Tout y passe), tantôt par le biais de questions plus ciblées ; je reprends, j’affine, je relance la balle, j’amène petit à petit tout la technicité littéraire (champ lexical, figure de style, schéma narratif, horizon d’attente, romantisme, préciosité, pacte de lecture, enfin bref, tous les “gros mots” de la narratologie et de l’histoire littéraire). Et quand je sens qu’une proportion acceptable du groupe (tous ceux qui ne font pas profession de refuser le cours, et non pas seulement les trois bons de service), alors nous passons à une trace écrite. Il y a “dialogue”, parce qu’il y a construction d’un discours à plusieurs. Et cela je le défends.

        En revanche, poser des questions sur des données factuelles, c’est-à-dire attendre qu’ils sachent déjà ce que nous sommes censés leur enseigner, cela, oui, c’est criminel. Que ce soit dans une parlotte qui se veut sympatoche (un prof n’a pas à être sympatoche), ou dans un exercice qui se veut didactique, parce qu’on les force à trouver au milieu d’une marée de latin qu’ils ne peuvent pas encore comprendre le malheureux ablatif en -o qu’on aurait pu leur donner en deux secondes et qu’ils eussent retenu toute de suite. C’est donner aux moins “dotés” socialement l’illusion que l’école n’est là que pour le prof et ceux qui ont la chance “d’apprendre dès leur enfance / tout ce qui ne leur servira pas” comme disait Jacques Brel.

        Bref : je suis déjà long ! Ce n’est pas facile d’être calme et neutre quand on parle de l’école…

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  • Limites du système éducatif finlandais 30 mai 2010, par Une professeure finlandaise d’école pré-élémentaire

    Merci pour votre article critique au sujet de l’éducation en Finlande. Je ne peux qu’être d’accord avec votre opinion. Vous avez bien focalisé sur l’essentiel en écrivant que nous avons développé un programme informatique plutôt que de traiter le problème du harcèlement par des débats.

    Vous avez aussi écrit qu’il n’y a pas de relations collectives entre les élèves d’une classe. Je connais des enseignants qui ont beaucoup travaillé pour progresser dans ce sens, mais ce n’est pas facile parce que nous avons une longue tradition d’enseignement frontal.

    Dans le jardin d’enfants (et école pré-élémentaire) où je travaille, les relations collectives s’épanouissent le mieux à travers les jeux. Quand les enfants jouent, ils doivent argumenter et débattre, passer des compromis. Beaucoup de sentiments variés circulent alors entre eux. Je dirais qu’ils peuvent vraiment débattre à cet âge. Après, tout dépend de nous, les enseignants. Sommes-nous capables d’intégrer cette aptitude naturelle des enfants dans nos démarches pédagogiques ? C’est beaucoup plus difficile que l’enseignement frontal traditionnel.

    [Message posté sur la page en anglais et traduit par Rémi Castérès]

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  • La vie réelle au pays des merveilles du PISA 30 mai 2010, par Jaana Erkkilä

    J’ai lu l’article de Rémi Castérès avec tout à la fois du plaisir et de l’horreur. Le plaisir venant du fait que quelqu’un d’autre a perçu comme moi les problèmes de notre système éducatif. L’horreur venant de la confirmation que je ne m’étais pas trompée et que ce n’était pas exagération de ma part.

    En tant que mère de trois garçons, pas trop portée sur les relations autoritaires et oppressives, j’ai vécu comment notre système scolaire tue l’enthousiasme des jeunes à s’interroger sur le fonctionnement du monde. J’ai éduqué mes enfants à se questionner, à débattre, à penser de façon critique, à argumenter et à exprimer leurs opinions. Le plus jeune, alors qu’à l’âge de huit ans il suivait sa deuxième année d’école primaire, est rentré un soir en retard avec une mine déconfite. Il avait dû rester à l’école après les leçons et écrire cinquante fois sur son cahier : « Je ne demanderai plus jamais pourquoi. » Quand j’ai téléphoné pour demander des explications, on m’a répondu qu’il dérangeait le professeur par son questionnement incessant.

    En ce printemps, ce garçon a treize ans et j’ai dû retourner à l’école pour discuter de ses problèmes de comportement. Le directeur a déclaré au début de l’entretien qu’on voyait bien que ce garçon était habitué à échanger avec des adultes. Je prenais ça comme une remarque positive, mais du point de vu des professeurs ça ne l’était pas : un enfant habitué à discuter formule des remarques provocantes, pose des questions difficiles, et montre du manque de respect en argumentant ou en chipotant sur les mots.

    Bien sûr, un adolescent est arrogant et commet des erreurs. Il saisit mal la situation, quand il serait plus sage et plus opportun de rester silencieux. Mais si vous n’avez jamais eu l’occasion d’exercer votre argumentation, comment pouvez-vous être soudain capable d’argumenter à l’université ou dans la vie réelle ? La façon finlandaise d’argumenter, c’est bien trop souvent la violence physique, particulièrement après avoir trop bu et quelques années passées à ruminer en son for intérieur.

    Mes garçons aiment la littérature. Ils lisent des ouvrages classiques et contemporains, de l’histoire, des biographies, etc. Pourtant, tous trois ont de mauvaises notes en littérature sur leurs carnets scolaires. Quand il avait seize ans, en réponse à une question sur l’orientation professionnelle, l’ainé a écrit un essai sur les tueurs à gage. Son texte était amusant et je n’ai jamais pensé qu’il envisageait sérieusement de devenir un tueur ! Mais la professeure a refusé d’évaluer son travail. La seule chose qu’elle a écrit, c’est que ce texte ne répondait pas aux objectifs moraux et éducatifs de l’établissement. Dans les écoles finlandaises, pour avoir une bonne note en littérature, vous devez lire certains livres et faire ce que le professeur vous dit. Personne ne s’intéresse de savoir si vous lisez peu ou beaucoup ni ce que vous pensez du monde dépeint par les livres. Le but de l’enseignement de la littérature n’est pas l’amour de la lecture ou la découverte d’autres approches de la vie, mais de réussir des tests. Que vous lisiez ou pas après les cours, cela n’intéresse personne pourvu que vous suiviez les ordres du professeur à l’école.

    En tant que membre du Syndicat Finlandais des Professeurs, je lis régulièrement l’hebdomadaire Opettaja (l’enseignant). Il y a une discussion en cours au sujet des parents démissionnaires et des enfants perturbés. Jamais on ne s’y interroge sur notre système scolaire, sur les méthodes pédagogiques peu pertinentes ou pire, sur les professeurs incompétents. Si l’on réfléchit d’une façon rationnelle, il faut me ranger dans la catégorie des parents irresponsables parce que mes trois fils ont eu des difficultés scolaires. L’hiver dernier, le plus jeune a été exclu de sa classe de musique parce qu’il perturbait la leçon. Je l’ai sérieusement interrogé sur ce qui s’était passé, parce qu’il adore la musique — il a étudié la contrebasse et le piano au conservatoire, il a réussi les examens théoriques, il chante dans un chœur. Et maintenant, il a des problèmes même en cours de musique ! Sa réponse a été que c’était tellement ennuyeux qu’il fallait bien que quelqu’un mette un peu d’animation. Ce garçon a assisté à des concerts de musique classique dès l’école maternelle, toujours calme et silencieux, sans jamais poser de problème ! Ce n’est donc pas qu’il ait un quelconque problème de concentration, d’autant que ça l’intéresse. Le problème vient peut-être du fait qu’il a une maman négligente, qui a emmené ses enfants à des concerts, qui les a initiés à la littérature, qui les a emmenés dans les musées et les expositions, au théâtre, dans des ballades en forêt, qui leur a présenté les différentes religions, qui les a fait participer à la discussion lors du repas dominical avec les grands-parents, qui a invité des gens variés à la maison et qui a montré par l’exemple qu’on peut être ami avec des gens de différents pays et de différentes origines. Et, pire, qui les a encouragés à se questionner à propos du monde.

    Je travaille comme directrice de recherche et de développement dans une université de sciences appliqués, dans le département de la culture visuelle. Les professeurs de notre département se débattent avec le problème d’avoir des étudiants qui ne vont pas au musée, qui ne vont pas dans les expositions artistiques, qui ont de sérieux problèmes pour lire des textes théoriques, qui n’ont aucun sens de l’histoire (comme par exemple croire qu’Andy Warhol a fait ses images sur Marilyn Monroe en 1907), qui sont incapables d’écrire une dissertation. Tous ces étudiants sont les purs produits de notre système éducatif finlandais. Ils arrivent à l’université avec leur casquette blanche et leur bon carnet scolaire en poche. Et, pour la plupart, ils n’ont aucune notion de sciences humaines ou d’art en général et ils ne sont pas particulièrement intéressés pour apprendre des choses nouvelles ou pour faire quoi que ce soit qui ne soit pas strictement nécessaire à la réussite des examens.

    Notre société est un organisme de contrôle des individus, et notre système scolaire en est partie prenante. Les enfants apprennent très tôt à être récompensés s’ils participent à ce qui est organisé par les autorités. L’hiver dernier, une étude de doctorat a été publiée sur l’enseignement du sport à l’école. Il en est ressorti que vous pouvez prétendre être un sportif si vous participez à une quelconque activité de club, et que grâce à cela vous aurez de meilleures notes à l’école. Mais si vous pratiquez un sport en dehors de toute organisation, vous ne pouvez pas prétendre être sportif. Nager ou jouer au tennis en dehors du système, ça n’est pas du sport, c’est juste de la détente.

    J’en reviens à mes cas familiaux. Mes enfants ont de nombreux immigrants pour amis. Tous les soirs, le plus jeune joue au basket avec quelques Soudanais dans la cour de l’école. La semaine dernière, il m’a dit en riant que s’il jouait dans un cadre déterminé avec les enfants réfugiés, il aurait des heures libres à l’école parce qu’il aurait fait une bonne action. Mais comme il joue tous les jours avec eux simplement parce qu’il aime le basket, alors il n’a pas de bonus à l’école. C’est juste du divertissement parce qu’il n’y a aucun adulte pour superviser l’activité.

    Summa summarum : le système éducatif finlandais est excellent pour former des citoyens obéissants ayant peu d’intérêts pour quoi que ce soit. Excellent pour transmettre que les études servent à obtenir des diplômes, pas des connaissances ou la compréhension de la vie réelle. Que le but des relations sociales est de gagner quelque chose, pas d’avoir des amis ou d’échanger des connaissances. Qu’avoir une pensée indépendante est considéré comme un trouble du comportement. Excellent pour humilier les enfants qui ont vraiment des problèmes d’apprentissage ou parce qu’ils sont en difficulté en raison de leur origine sociale ou ethnique.

    Jaana Erkkilä, directrice de recherche et de développement, Université de sciences appliquées Novia, mère de trois enfants qui posent encore des questions

    [Message posté sur la page en anglais et traduit par Rémi Castérès.]

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