Faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais.
Un "Guide pratique des parents" a été distribué aux familles à la rentrée. Il présente une image à la fois conservatrice et idyllique de l’école. Les illustrations, très années cinquante, montrent une classe autobus dans laquelle les élèves alignés deux par deux écoutent sagement la maitresse leur présenter au tableau noir “je suis tu es il est”… ou une cour de récréation dans laquelle, pour vingt-sept enfants, il y a quatre adultes !
Il n’y a pas que les images qui datent, il y a aussi le texte. Les programmes publiés dans ce guide précisent que “l’orthographe révisée est la référence.” Il s’agit donc d’appliquer la réforme préconisée par l’Académie française en 1990. Mais ce guide lui-même, nouveaux programmes inclus, utilise l’ancienne orthographe ! C’est d’autant plus incohérent que les programmes publiés devraient être un modèle de rigueur.
Question de motivation
Le préambule des programmes 2008 révèle ce qui motiverait les enfants : « Le véritable moteur de la motivation des élèves réside dans l’estime de soi que donnent l’apprentissage maîtrisé et l’exercice réussi. »
Autrement dit, et pour bien comprendre le sens de cette phrase :
apprentissage maitrisé + exercice réussi → estime de soi → motivation [1]
Voilà qui me laisse perplexe. Je croyais que ce qui motivait les enfants, c’était de mieux se connaitre, de mieux connaitre les autres, de mieux connaitre le monde ; le pouvoir accru que cette connaissance leur assurait.
Il n’en serait rien. Mais voyons en détail.
1. Apprentissage maitrisé. Quand nous apprenons, nous passons certainement une grande partie de notre temps à apprendre d’une façon maitrisée (de nouveaux mots d’une langue étrangère, de nouveaux gestes d’un sport, de nouvelles recettes de cuisine…) Pourtant, ces moments ne sont pas les plus cruciaux d’un apprentissage. Les moments clés, c’est quand tout se brouille, quand on doute de tout, quand on a l’impression qu’on ne va jamais y arriver : quand on enlève les roulettes du vélo, quand on se rend compte qu’une langue étrangère ça n’est pas notre langue avec des mots différents…
Je viens de revivre cela avec Spip (le programme pour réaliser ce site). J’ai eu, à nouveau, cette impression que je n’arriverais jamais à faire ce que je veux, que je ne sais pas par quel bout il faut commencer. Comme je suis assez âgé pour avoir déjà vécu cela, cela ne me désespère pas ; je sais qu’il me faudra du temps, plus que si j’étais jeune, mais que ça marchera.
Il n’en est pas de même pour des enfants. Si on leur fait croire que l’apprentissage est “maitrisé”, qu’il suffit de bien faire des exercices, on aura beaucoup de peine à les accompagner dans ces moments de grand doute.
2. Les exercices réussis donneraient l’estime de soi ! Dans ce cas, il devrait y avoir moins de problèmes dans les écoles, les collèges, les lycées où, partout, on pratique depuis belle lurette, tant et plus, les exercices ! La réalité, c’est que réussir ces exercices ne procure une estime de soi qu’à une minorité d’élèves. Proclamer le contraire, c’est prendre ses désirs pour la réalité ; et la réalité prend toujours sa revanche.
3. C’est l’estime de soi qui motiverait les élèves… J’ai une haute opinion de moi-même (ce qui est sain et positif) donc je suis motivé… Ne vous semble-t-il pas qu’il y a quelque chose qui cloche dans ce raisonnement ?
Curieux enfants qu’on nous montre là, maitrisant leur apprentissage et réussissant leurs exercices, ce qui les motive d’autant plus… Où existent-ils ?
Des enfants soumis et passifs
Si ces enfants nouveaux n’existent pas encore, monsieur Darcos va les fabriquer.
D’abord, au cours de la journée, le maitre va leur présenter et leur expliquer diverses maximes comme « La liberté de l’un s’arrête où commence celle d’autrui. » Il n’est bien entendu pas question que les enfants en débattent et y réfléchissent par eux-mêmes.
Cette passivité peut atteindre un niveau grotesque : « Au cours du cycle des approfondissements, les élèves étudient plus particulièrement […] l’estime de soi, […] » Non pas, dans certains cas, faire naitre, et pour tous, développer, affermir l’estime de soi, grâce à une multitude d’actions possibles, mais étudier l’estime de soi !
Ensuite, ils vont découvrir la vie collective. La vie collective des écoliers, vus par monsieur Darcos, ça consiste à employer les règles de politesse, à vouvoyer, à se lever quand un adulte entre dans la classe [2]. À part ça, pour ce qui les concerne, ils peuvent distribuer et ranger le matériel. Pour ce qui est de l’action collective des élèves, on s’en tiendra là. J’insiste : distribuer et ranger le matériel, il n’y a aucune autre proposition dans ces programmes !
Mais sont-ils si motivés que ça pour réussir leurs exercices ?
On nous a présenté ces élèves si motivés par la réussite de leurs exercices… Et là, un doute m’effleure. Comment ça se passe, quand un adulte entre dans la classe, pour que tous les enfants se lèvent ? D’abord, il faut supposer qu’ils sont dans un lieu bien clos et délimité — pas question qu’un groupe travaille dans la pièce voisine. Ensuite que, justement, il n’y ait pas de travaux de groupes, sinon, comment les enfants s’apercevraient-ils qu’un adulte est entré dans la classe ? Il a beau y avoir une référence à “la main à la pâte”, on aura bien compris que dans la classe nouvelle, soit le maitre parle, soit les élèves font des exercices…
Donc, le maitre parle. Un adulte entre. Le maitre se tait et les enfants se lèvent. Il est bien possible que ça leur fasse une pause le temps qu’une dame de service vient déposer des photocopies sur un coin de bureau.
Ou bien les enfants font des exercices. Ils sont bien sûr passionnés, mais ils n’en guettent pas moins du coin de l’œil la porte d’entrée pour se lever au cas où un adulte rentre…
Et, bien sûr, le fait qu’un adulte entre est prioritaire sur le travail en cours ! Le doute sur le sérieux de cette classe continue à me tarauder…
Qu’est-ce que ça va donner ?
On sait déjà ce que ça donne. Combiné avec le mépris avec lequel sont traités les enseignants, avec la concentration extrême du travail sur quatre jours, avec l’adjonction d’une impossible demi-heure de soutien aux plus faibles, avec la liquidation des réseaux d’aide, ces programmes réactionnaires contribuent à l’ambiance délétère dans les écoles.
Pour justifier ses réformes, monsieur Darcos se réfère à PISA et à d’autres évaluations internationales. Ses réformes sont mauvaises sur le fond et déplorables dans leur mise en œuvre. Les résultats pourront en être vérifiés lors des prochaines enquêtes PISA. Je prédis que la baisse des résultats des jeunes Français s’accentuera au fur et à mesure que les élèves issus des réformes Darcos (et de Robien avant lui) atteindront l’âge de quinze ans. Comme l’éducation se joue dans le long terme, les dégâts commis aujourd’hui se feront sentir pendant longtemps.