Des obstacles politiques
Depuis 2002, la France est une monarchie élective. Le “président de la République” détient plus de pouvoir qu’aucun chef d’État d’un pays démocratique. Même le parlement procède de Lui. Sacré par l’élection présidentielle, Il n’a de comptes à rendre à personne et gouverne comme bon lui semble pendant cinq ans.
Cela a quelques répercussions.
1. L’inconséquence
D’abord, l’autoritarisme, qui prétend trouver sa justification dans l’efficacité. Tout se fait à la hâte et sans concertation, parfois sans réflexion. On confond l’action et l’agitation. Nouveaux programmes, Service Minimum d’Accueil, réforme du lycée… Sans parler de confier à chaque élève de CM2 la mémoire d’un enfant juif. Or, la supériorité des démocraties sur les régimes autoritaires, c’est justement la lenteur dans l’élaboration des décisions, qui permet qu’elles soient muries et partagées.
2. L’inconstance
Ensuite, chaque ministre se prend pour un sauveur, s’imagine qu’il détient La solution et promulgue sa réforme qui sera bien entendu abandonnée par son successeur.
3. La condescendance
La presse se fait parfois l’écho de la façon dont monsieur Sarkozy humilie ses ministres ou les hauts fonctionnaires quand ils ne répondent pas à ses attentes. Le mépris descend en cascade du sommet de l’État au bas de l’échelle sociale.
Monsieur Darcos traite les enseignants comme des exécutants que l’on rend dociles par la carotte — des primes pour certaines tâches qui font pourtant partie du métier — ou le bâton — des sanctions à l’égard de ceux qui font passer avant tout l’intérêt de leurs élèves. Que la plupart des enseignants soient avant tout motivés par la qualité des relations humaines lui échappe.
Il est évident que pour œuvrer ensemble, il faudrait établir des rapports de confiance réciproque.
4. La paralysie
Enfin, la réflexion politique est stérilisée. Tout découlant de l’élection d’une seule personne lors d’une seule élection, la question pour Royal, Bayrou et consorts est comment devenir monarque à la place du monarque. Les partis politiques susceptibles de gouverner en sont incapables de produire des idées nouvelles.
Sur l’éducation, l’UMP doit se contenter de vendre la politique de son ministre. Quant au Parti Socialiste et au Modem, ils n’ont pas élaboré de propositions.
Des obstacles culturels
1. Le manque d’ouverture
La France a longtemps été une grande puissance. Quand je suis né, son autorité s’exerçait sur plus de douze millions de kilomètres carrés, soit plus que la Chine ou les États-Unis, plus de 8% de la surface de la Terre, sur tous les continents, avec toutes les ressources naturelles imaginables. C’était un monde en soi.
L’empire a disparu, pas la mentalité impériale. Les Français ont encore de la peine avec les langues étrangères et à s’intéresser à ce qui se trouve en dehors de leur ancienne sphère d’influence. Or, pour progresser, il faut accepter de se comparer.
2. Le dédain à l’égard des tâches manuelles
Pour les Français, les activités nobles sont abstraites. Utiliser ses mains, c’est bon pour les roturiers — à moins d’être un artiste.
D’une part, les filières d’enseignement technique sont des filières d’échec. D’autre part, les élèves qui suivent l’enseignement classique sont amputés de toute une part de leur développement personnel.
Des obstacles psychologiques
1. La faible compétence pédagogique des enseignants
Une formation médiocre, c’était certainement mieux que pas de formation du tout. Ça n’est quand même pas une raison pour regretter les IUFM !
La liberté pédagogique des enseignants n’existe pas. Qui dit liberté dit choix. Or, la plupart d’entre eux ne sauraient pas s’y prendre autrement que ce qu’ils font. S’ils ont acquis un kit de survie, ça ne leur donne pas une maitrise suffisante pour affronter des changements, du moins pas sans un soutien important qui ne leur a jamais été accordé jusqu’à présent.
2. La prime à l’immobilisme
Plusieurs réformes positives comme les cycles ou les programmes de 2002 se sont heurtées à l’inertie des enseignants les plus routiniers. Aujourd’hui, ces derniers triomphent. Il faudra faire très fort pour mobiliser la majorité des enseignants sur un projet porteur !
3. L’idéologie sécuritaire
Le credo de l’administration, c’est de ne pas prendre le moindre risque. Au cross des écoles de Saint-Didier-sous-Riverie, il faudrait désormais qu’un adulte coure devant les enfants pour empêcher ces derniers d’aller trop vite !
L’endroit où on prend le moins de risques, c’est le cimetière.
Des obstacles institutionnels
L’Éducation nationale a quelques caractéristiques particulières qui rappellent fortement l’Union Soviétique.
1. La bureaucratie
La bureaucratie n’est pas propre à l’Éducation nationale mais elle y est particulièrement développée. Elle a pour fonction d’établir un écran entre gouvernants et gouvernés et d’étouffer les initiatives venant du bas. Monsieur Darcos ferme des classes, mais il recrute en grand nombre des inspecteurs.
La bureaucratie acquiert aussi progressivement une existence propre, se développant d’une façon autonome comme un cancer.
Demande d’autorisation pour un séjour de découverte d’une classe de cycle 2. Chaque feuille, en quatre exemplaires. Cela ne présente pas le moindre intérêt pédagogique mais fait perdre plusieurs heures de travail qui auraient pu être consacrées aux enfants. Si on s’abstient, on va droit au conseil de discipline.
2. L’opacité
La lutte anti-terroriste, le droit à l’image, autant d’alibis pour cacher ce qui se passe dans les écoles. Circulez, il n’y a rien à voir…
Les reportages en Finlande ou au Japon publiés sur ce site seraient impossibles à réaliser en France. Au nom des Droits de l’Homme, bien sûr !
Le “devoir de réserve” des fonctionnaires est un autre moyen utilisé pour faire le silence sur les carences et les dysfonctionnements, voire même récemment pour tenter de camoufler des suicides dans les écoles.
3. L’égalitarisme
Les enseignants ont des “droits” assez dérisoires mais égaux pour tous et auxquels ils tiennent, comme celui d’obtenir un nouveau poste dans n’importe quelle école en fonction uniquement de leur ancienneté.
Ce droit empêche la constitution d’équipes pédagogiques durables et motivées autour d’un projet.
Et les moyens ? LES MOYENS !
Le lecteur attentif aura noté que je n’ai pas mentionné le manque de moyens comme un obstacle au changement.
Non que la question ne soit cruciale ! Réduire les dépenses éducatives semble d’ailleurs être un souci central de monsieur Darcos.
Mais si l’on commençait par ça, augmenter la dépense, comme ça a été le cas au cours des années 80, on ne changerait pas l’école pour autant. Pour une raison que j’ai déjà mentionnée : les enseignants, mal formés en pédagogie, peu ou pas soutenus, ont peur de sortir de leurs habitudes. Livrés à eux-mêmes, alors que la société change, ils maintiennent de plus en plus péniblement de vieilles pratiques. S’ils revendiquent avec constance la réduction des effectifs, c’est pour continuer à faire comme avant.
Quand on aura décidé de rénover le système éducatif — il faudra bien que ça arrive un jour ! — quand le gouvernement, les représentants des parents et ceux des enseignants se seront mis d’accord sur un projet [1], des moyens financiers suffisants devront être dégagés en fonction de ce qui aura été décidé.
On n’en est malheureusement pas encore là !
La simple liste des obstacles à surmonter est assez effrayante. Elle permet au moins de ne pas s’illusionner sur l’ampleur de la tâche.
Un investissement humain massif en faveur de l’éducation