Depuis que je suis arrivé en Finlande il y a trois ans, mon travail a pris une autre dimension. D’abord parce que j’enseigne à l’étranger, mais surtout parce que j’ai intégré le système éducatif scolaire présenté comme le plus performant du monde. Je suis professeur d’histoire géographie dans une école d’État à vocation bilingue. Mes élèves âgés de 11 à 19 ans, majoritairement finlandais, sont globalement issus de milieux plutôt aisés. Pour autant, l’aisance sociale ne veut pas dire que les adolescents n’ont pas de problèmes, et le bilinguisme n’est pas nécessairement synonyme de haut niveau scolaire. De plus, je suis un professeur français, formé par l’éducation nationale française, qui enseigne le programme national de Finlande à des élèves finlandais. Ceci a son importance car cela influence les rapports qu’ont les élèves avec moi.
Alors y a t-il un miracle scolaire, éducatif, sociétal propre à ce pays qui pourrait inspirer les réflexions sur notre propre système ? Ou bien faut-il voir ce que d’aucuns en France présentent comme un mirage statistique inadaptable au système scolaire français ?
Afin de ne pas rentrer dans une logique manichéiste qui ne reflèterait pas mes impressions issues de mon expérience, je m’attacherai à présenter la réalité de mon quotidien telle que je l’ai vécue au fil des mois. Sur la base de cette expérience personnelle qui ne peut pas avoir de caractère absolu, je dégagerai des thèmes précis, des constatations et des réflexions qui, pour certaines, ont évolué avec la pratique.
Premiers contacts : le matériel et le libre-accès
Lors des premiers contacts, tout visiteur est frappé par la qualité des locaux et l’abondance du matériel mis à disposition. Du vidéo-projecteur au plafond à l’ordinateur connecté à internet, en passant par des salles spacieuses et propres, le confort matériel met le professeur et les élèves dans des conditions de travail optimales. D’ailleurs, ce bien-être à l’école n’est pas qu’une simple façade. Le matériel cassé ou mal adapté est changé rapidement. Les salles de musique feraient envie à tous les professeurs de musique de France : mon école possède trois batteries, des guitares électriques, trois pianos (dont un à queue), une douzaine de guitares sèches, et de nombreux autres instruments. Autre détail illustrant ce confort matériel facilitant le travail des professeurs, il n’y a pas de limite du nombre de photocopies. Chacun utilise ce dont il a besoin. Par ailleurs, la salle des professeurs est un lieu très agréable. Si les conditions matérielles de travail en France varient d’un établissement à l’autre, je n’ai jamais ressenti ce soucis de bien-être pour les membres de la communauté scolaire avant de venir en Finlande.
La surprise peut aussi venir de l’accès facile avec des écoles sans barrières. Nos établissements français font figure de prisons en comparaison. Malgré cette liberté apparente d’aller et venir, je n’ai pas assisté une seule fois à une intrusion de personne mal intentionnée, adulte ou enfant. Les histoires de vol sont également rares. Quelles explications mettre derrière cette réalité ? Un pays où règne une paix sociale, avec un niveau de vie général élevé, où les écarts sociaux sont moins marqués qu’en France ? Peut-être… L’importance donnée à l’éducation doit certainement avoir son rôle aussi. Il est à noter tout de même que les écoles sont équipées de dispositifs de vidéo-surveillance.
Une école à l’image de sa société
Maxime devenue presque banale, l’école finlandaise se donne les moyens d’une scolarité entièrement gratuite. Tout le matériel nécessaire à l’enseignement fondamental est fourni par l’école. Les cahiers ne sont pas de première qualité, le matériel distribué est plutôt sobre, mais même si les élèves écrivent majoritairement au crayon à papier, cela n’empêche pas de bien travailler. La cantine est également gratuite pour tous les élèves. Ce système me semble simple et efficace.
L’école cherche aussi à créer un attachement de l’élève à la communauté dans laquelle il vit. Ceci passe par l’organisation régulière de festivités ou d’événements qui ponctuent l’année. Ces heures prises sur le temps scolaire ne sont pas perdues comme on pourrait le croire de prime abord. Le bénéfice se ressent sur le long terme, l’élève se sent bien à l’école. Les cérémonies, rappelant certaines séries télévisées américaines, sont aussi des moments de rassemblement pour l’ensemble de la communauté scolaire. Cette cohésion passe également par les rôles donnés aux élèves. Les 7èmes se relaient pendant l’année pour aider le personnel de cantine, et les 8èmes passent chacun une journée à s’occuper des élèves plus jeunes en classe. Tous sont régulièrement consultés à travers les heures de vie de classe, le conseil de représentants des élèves, les auto-évaluations, les diverses enquêtes, leurs relations avec les personnels de l’école et notamment l’assistante sociale. Les conflits entre élèves sont gérés par des camarades désignés et formés pour la médiation (en réalité, ce dispositif est très peu utilisé). Si simple et limité que cela puisse paraître, je pense que cela forme un tout qui rend l’adolescent plus responsable et plus à l’aise à l’école. L’étudiant a aussi droit à la parole lorsqu’il est sous le coup d’une sanction ou lorsqu’il est en conflit avec un professeur, ce qui n’est pas toujours une situation facile pour l’enseignant (français) qui pense être légitime, responsable et professionnel dans ses décisions.
Arrivé en Finlande, j’ai conservé mon habitude de nouer des contacts avec le personnel d’entretien. L’agent d’entretien de ma salle était kurde et parlait un peu anglais. Deux semaines après, plus de nouvelles, il était remplacé par un africain francophone de RD du Congo. Et puis, nouveau changement… Je me rendais alors compte que le nettoyage de l’école, comme le service de la cantine, était sous-traité à une entreprise privée, et que les employés de ménage étaient tous d’origine étrangère. En ouvrant les yeux, ces nettoyeurs du soir se remarquent dans toute la ville. Ils sont directement orientés par l’agence pour l’emploi vers ces emplois peu qualifiés déficitaires. Ils partagent leurs soirées dans les locaux scolaires avec les personnes des différentes associations qui louent des salles.
Si l’école est le reflet de la société, la Finlande possède une législation très ouverte concernant les minorités. Les communes doivent pouvoir assurer à chaque enfant un enseignement dans sa langue maternelle. Il est proposé un enseignement spécifique aux finnophones langue seconde. Je trouve cela très positif et cela pourrait nous aider à réfléchir sur notre propre système en France. L´argument consistant à dire que la Finlande et la France n’ont pas la même proportion d’immigrés, opposé de manière définitive pour justifier des écarts de résultats scolaires, témoigne selon moi d´une méconnaissance globale de la réussite du système finlandais, d’une frilosité à vouloir traiter les problèmes lourds.
Ce dispositif très intéressant présente cependant des limites et je me garde de lui attribuer toutes les vertus. D’abord en matière d’intégration, la Finlande ne gère majoritairement que des familles immigrées depuis moins de 15 ans. Cette donnée rappelle que le système finlandais n’est peut-être pas directement transposable en France. A l’école, comme je l’ai déjà vu en France, des groupes ethniques se forment dans les couloirs. Ils sont beaucoup moins nombreux qu’en France, et il y a moins de tension. Cependant, le communautarisme est présent dans la société. J’ai rencontré des personnes venant de Chine ou d’Irak, et vivant en Finlande depuis près de 10 ans, qui ne fréquentent pas une seule famille finlandaise. Ensuite, en matière de réalisation et d’application des lois, les communes ont de plus en plus de difficultés à recruter du personnel pour les päiväkoti suédophones. L’accès sans condition à une place en crèche fait également de plus en plus réfléchir les gens car le système est très onéreux. Bien que l’offre éducative se veuille de qualité sur tout le territoire finlandais, certaines écoles sont prisées et d’autres plutôt évitées.
Les lois très généreuses sur les minorités sont peut-être une conséquence du traitement égalitaire dont bénéficie la langue suédoise pourtant numériquement largement inférieure. Elles demandent des moyens considérables qui, de mon point de vue, dans un contexte de forte augmentation du nombre d’immigrés, devront être révisés. Effectivement, si les arrivées continuent au rythme actuel, un habitant sur quatre sera d’origine étrangère dans la région d’Helsinki en 2025. Quel système social aurait la capacité d’absorber ces changements ? Sans parler des changements culturels, il faudra qu’une grande majorité de ces migrants travaillent et cotisent. Actuellement, Le taux de chômage des immigrés est, à Helsinki, 2,5 fois plus élevé que celui des Finlandais. De plus, une personne sur deux, dont la langue maternelle n’est pas le finnois ou le suédois, ne travaille pas. J’ai le sentiment que le système éducatif cherche à relever ce défi économique de manière ouverte [1]. Pour les autres formes d’intégration, je demeure plus sceptique et cela devrait poser problème dans quelques années.
Le professeur à l’école et dans la société
Lors de ma première réunion de pré-rentrée, la quantification d’une très grande partie des tâches d’enseignement m’a surpris. Ne serait-ce que la façon dont les professeurs sont accueillis pour cette journée. J’ai eu l’impression d’arriver dans une entreprise privée où le directeur des ressources humaines présentait aux enseignants les règles de fonctionnement et les objectifs à l’année qui s’imposent. Ce mode de d’organisation ne me dérange pas en soi, en revanche, il est explicitement rappelé que les parents sont considérés comme des clients. Ce genre de propos ne manquerait pas de créer un tollé en France où beaucoup de professeurs luttent contre le consumérisme scolaire.
Le service hebdomadaire des enseignants est, à première vue, plus chargé qu’en France. Voici l’exemple d’un professeur d’histoire et des sciences sociales :
21 cours de 45 minutes ;
environ 8 ou 9 classes de 24-25 élèves ;
1 heure de surveillance des couloirs (et 1 heure de surveillance de retenue par an) ;
participer aux réunions diverses (estimées au départ à 55 heures par an soit 2 à 3 heures par semaine) ;
prendre part à 3 journées de formation obligatoires en dehors du temps scolaire ;
remplacer des collègues absents à la demande.
Lorsque j’ai quitté la France, le gouvernement tentait d’imposer le remplacement entre collègues. En Finlande, cela existe aussi mais le professeur suit les consignes du collègue remplacé. Est-il utile de préciser que la qualité s’en ressent, que ce n’est pas très confortable pour le remplaçant, et que le cours tourne parfois à une garderie qui ne dit pas son nom. Néanmoins ici, le travail se quantifie, se mesure et se paye. Les professeurs bénéficient par exemple d’une rémunération complémentaire s’ils organisent un voyage scolaire. D’ailleurs, je remarque une certaine méfiance dès qu’un groupe de travail se crée et que la rémunération n’est pas clairement établie. En somme, de mon point de vue, les professeurs français sont au moins aussi dynamiques que leurs collègues finlandais, sauf qu’ils ont l’habitude de ne pas être payés en conséquence.
À propos de rémunération et de dynamisme, les Finlandais ont franchi un cap difficile à imaginer dans le contexte actuel en France, le salaire au mérite pour les fonctionnaires [2]. Pour un professeur de collège et de lycée de mon école, il entre dans la catégorie 6 des fonctionnaires soit :
un salaire fixe de 2 529 € brut ;
une part au mérite allant de 2 à 48% du salaire fixe.
Il n’y a plus d’avancée de carrière à l’ancienneté. La manière dont a été mis en place cette réforme, avec notamment une perte dans l’évolution de la carrière pour certains, aurait une nouvelle fois, provoqué une levée de bouclier en France.
L’éducation est au cœur du système finlandais, et les professeurs sont des personnes respectées. Depuis que je vis en Finlande, pas une seule personne dans ma vie quotidienne ne m’a fait une remarque désobligeante sur mon métier. Je ressens-là une différence énorme d’avec la France où les rengaines sur les vacances, le laxisme supposé de professeurs au ton péremptoire sont monnaie courante dès que l’on sort du milieu enseignant. Un système éducatif qui marche est un système qui fait confiance à ses enseignants, et qui les respecte. Pour autant, les professeurs finlandais avec qui j’ai discuté, ressentent la montée du consumérisme scolaire, le déclin de l’autorité parentale, les difficultés avec les élèves d’origine étrangère, les changements dans l’éducation des enfants qui rendent leur travail de plus en plus difficile.
Ce respect des enseignants passe peut-être en partie par ce qu’ils sont. Effectivement, c’est au début du cursus universitaire que l’étudiant finlandais fait le choix de devenir professeur. La sélection est importante au départ, et le cursus adapté à des futurs professionnels de l’enseignement. Munis de ses diplômes, le nouveau professeur finlandais recherche alors un emploi en démarchant auprès des écoles. J’ai cru remarquer que cette situation était peu confortable : salaire insuffisant du fait de temps de service incomplets, service sur plusieurs établissements, incertitude sur les mois ou l’année à venir, chômage pendant l’été…
En France, le concours arrive en fin de parcours universitaire et prend parfois la forme d’une issue par défaut. Il sélectionne des candidats sur leurs connaissances disciplinaires, leurs capacités d’expression, et finalement assez peu sur leur maîtrise pédagogique. L’accompagnement de la première année suivant le concours me paraît d’ailleurs insuffisant. Je respecte l’idée du concours, mais les candidats devraient, pour se présenter au concours, justifier d’un nombre important de modules de didactique, de mises en situation diverses et significatives de plusieurs semaines… Non seulement cela sélectionnerait les candidats car il aura fallu prouver sa motivation dès les premières années d’université, mais en plus le nouveau professeur serait quelqu’un ayant déjà une idée sur son métier, ce qui est entièrement au bénéfice des élèves.
Par ailleurs, les professeurs finlandais ne sont pas inspectés. J’ai pu lire que cela expliquerait leur innovation pédagogique. Il est vrai que la réalisation incomplète d’un programme ou le non-respect des documents imposés peut pénaliser l’enseignant lors de son inspection en France. Cependant, une pédagogie innovante ne s’oppose pas forcément à une rigueur disciplinaire. Toute progression est faite de choix, et si ces choix trouvent une justification pédagogique, ils ne sont pas nécessairement contestés par un inspecteur spécialiste de l’enseignement de la discipline. De plus, combien de fois sommes-nous inspectés dans une décennie ? À partir de la réponse, l’argument de la paralysie pédagogique due à la peur de l’inspection perd de sa vigueur. Ici en Finlande, l’évaluation de mon travail par le proviseur passe essentiellement par les retours subjectifs des élèves et des parents. Autrement dit, c’est l’effet de mon travail qui est jugé davantage que le contenu scientifique. J’ai pu regretter de ne pas bénéficier de conseils sur ma matière venant d’un supérieur, mais je suis maître d’adapter mes cours aux directives des programmes pour le moins laconiques. Une nouvelle fois, la confiance est accordée à la qualité du professeur. Cependant, cette indépendance semble parfois conduire certains à une auto-réduction de leur charge de travail.
Mes élèves finlandais
A première vue, je pouvais me sentir mal à l’aise en arrivant dans une classe finlandaise : la relation avec les élèves, la pédagogie présentée comme si différente, le niveau d’exigence d’élèves proclamés très performants grâce à cela. Après quelques mois, mon expérience m’a démontré que les compétences que j’ai acquises en France me permettaient de m’adapter, et de faire apprécier mon travail bien que n’étant pas un professeur finlandais.
Dès les premières semaines, j’ai remarqué un stress moins présent chez les élèves. Mes élèves ne sont pas aussi fatigués que leurs camarades français. Cela se voit particulièrement les jours précédant les vacances. En France, nombre de mes collégiens et lycéens étaient mentalement, physiquement épuisés à la veille des vacances. Ici, il y a paradoxalement moins de vacances, et moins de fatigue. Si certains sont fatigués, la raison n’est pas l’école mais plutôt les échanges nocturnes par consoles et téléphones interposés.
La première explication que je me suis donnée est l’horaire : 45 minutes de cours et 15 minutes de récréation. Je reste d’ailleurs toujours convaincu que cela joue beaucoup. En revanche, je ne dis pas qu’ils mettent moins de temps à s’installer, qu’ils se mettent plus vite au travail. Le temps de cours se trouve de fait considérablement réduit.
La deuxième explication tient peut-être aussi au contenu des cours. À la fin de l’enseignement obligatoire, les arts plastiques, la musique, le sport [3], les travaux manuels et ménagers cumulent un horaire total de 50. En comparaison, les mathématiques atteignent 31 et l’histoire 10. Une autre énorme différence avec la France est donc pour moi la place accordée aux matières permettant à l’élève de valoriser ses capacités physiques, manuelles et artistiques. Toutes ces disciplines mettent l’adolescent dans une situation d’écoute, de mise en œuvre et de concentration, différente d’un cours classique de mathématiques par exemple. Personnellement, je dois, par le fait, relativiser l’importance de mon enseignement d’histoire-géographie dans la scolarité générale et ce n’est pas toujours facile.
Enfin, j’ai le sentiment que l’élève se sent pris en charge, qu’il est en confiance. La confiance… Des enquêtes auraient révélé cette différence entre les élèves français et finlandais. Peut-être vient-elle du suivi dont ils bénéficient. Dans mon école, il y a deux professeurs spécialisées et plusieurs assistantes scolaires dans le primaire. Le secondaire est pris en charge par une conseillère d’orientation et une professeur spécialisée. Ces professeurs n´ont pas forcément de connaissances spécifiques sur chaque matière, mais ont les moyens d´aider les élèves en difficulté.
Malheureusement, leurs heures de soutien sont très souvent complètes, alors que plusieurs élèves par classe auraient besoin de leur aide. Ce dispositif est intéressant même s’il sature. Que dire de l’éducation nationale française dans ce cas-là ? Cette confiance vient aussi peut-être d’une relation professeur/élève qui existe moins en France. On nous demande d´appréhender l´adolescent dans sa globalité, de valoriser en permanence son travail, d´être très souples… Les contacts sont en apparence assez simples puisque les élèves abordent très librement leurs professeurs et le personnel. Tout le monde se tutoie et s’appelle par son prénom, ce qui selon moi est plus culturel que ”scolairement performant”. Le sentiment de confiance passe enfin dans la relation avec les parents. Souvent impliqués dans la scolarité, ils communiquent avec les professeurs dès que nécessaire. Un logiciel de messagerie et d’absences accessible par internet est mis à disposition par l’école. C’est un outil excessivement utile dont il ne faudrait pas se priver en France.
En revanche, l’idée que les notes de 4 à 10 ont une influence sur cette confiance en soi me paraît erronée. Le principe de cette notation serait que l’étudiant ne se sente pas dévalorisé. Les notes de l´élève à la fin des périodes ou des semestres sont le résultat de moyennes réajustées selon ses progrès et ses efforts. La note est ronde et ne peut pas varier de plus de deux points par rapport à la note précédente. Tout écart doit être justifiable par le professeur [4]. Autre particularité, et elle est de taille, le professeur doit proposer un plan de travail individualisé pour rattraper le retard. Deux commentaires me viennent à l’esprit. D’abord, est-il vraiment utile en France de comparer 11.28 et 11.94 de moyenne sachant que les notations varient beaucoup selon les professeurs ? Ensuite, l’échelle de ”dévalorisation” que subiraient les Français avec des notes sur 20 très basses, est reproduite par les Finlandais. Mettez 4 ou 5 à un élève, et les réactions de l’élève et des parents sont immédiates. En résumé, j’ai le sentiment que la note dans mon école n’a pas d’importance… du moment qu’elle est bonne. Pour aller plus loin, je dirais que la note évalue davantage la réussite de mon enseignement que le travail, les connaissances et les compétences des élèves. La réalité de mon travail ne devient qu’accessoire dans ces situations conflictuelles, et cela n’a pas toujours été facile.
Tout ceci a, selon moi, des conséquences. D’abord les cours ont beaucoup moins de contenu qu’en France. Faut-il voir ici un défaut ou une qualité ? Toujours est-il que les élèves écrivent très peu et souvent assez mal, et ils ont toute liberté de ne rien écrire notamment au lycée. Leur cahier est un simple cahier de brouillon, parfois bien tenu par les plus consciencieux d’entre eux. Ils ont souvent des pages du manuel à lire à la maison. D’ailleurs, je crois que mes élèves lisent plus que ceux que j’avais en France. Ils ont davantage d’habitudes socio-culturelles portées vers l’éducation comme aller à la bibliothèque en dehors du temps scolaire. Cette réalité est probablement appelée à évoluer avec les changements dans la société.
La façon de mener le cours au lycée ressemble aux cours de terminales où il faut achever un programme en vue d’un examen. L’innovation pédagogique, tant vantée en France, je ne l’ai pas vue au niveau du lycée. Beaucoup d’élèves sont passifs, et attendent la fin du cours. Les élèves peu motivés dans les groupes sont très peu sollicités. Cela donne l’impression que le professeur attend un “jour meilleur” ; l’élève n’est pas contraint car, de toute façon, il n’est pas réceptif. Le temps est laissé pour trouver sa voie, l’adolescent n’entre pas en conflit avec son professeur. On permet à l’adolescent de trouver son rythme et son intérêt à entrer dans les apprentissages, et le temps pour faire un travail n’est pas discriminatoire. Cette philosophie éducative se justifie mais atteint parfois des limites. Où est le seuil de tolérance ? Quand l’étudiant doit-il respecter une échéance ? J’ai eu parfois le sentiment que la sollicitation était prise comme une agression, et que dans une matière exigeante comme l’histoire, il n’est pas facile de rendre son module attractif.
Après trois ans d’enseignement ici, j’ai pu constater qu’une bonne partie de mes élèves finlandais se mettait difficilement au travail, et présentait des problèmes de concentration dès que l’exercice demandait un effort personnel de réflexion sur un support non-multimédia. Dans ma matière, l’histoire-géographie, le niveau de connaissance et de maîtrise de compétences transversales n’est pas comparable avec mes élèves français de mêmes milieux socio-culturels. Ce constat, subjectif par le fait, ne vise pas à remettre en cause les résultats des enquêtes internationales, mais je m’interroge. Est-ce que les élèves français sont jugés sur des compétences qu’ils développent tout au long de leur scolarité [5] ? Est-ce que cette étude mesure les résultats de publics scolaires comparables [6] ? Globalement, mes élèves finlandais ne m’apparaissent pas si différents de mes anciens élèves français. Je ne les trouve pas plus autonomes dans leur travail, pas mieux organisés, pas plus aptes à mobiliser des connaissances et des savoir-faire. Nombre de lycéens choisissent les modules par défaut. Ils sont moins stressés à l’école certes, mais je ne vois pas des adolescents plus dynamiques face à un travail scolaire. Ils impressionnent les visiteurs étrangers par leur facilité à communiquer en anglais, mais grâce à quoi ? L’école ou la télévision et les jeux vidéos ? L’année dernière, j’ai dû renoncer à un projet d’histoire offrant de bonnes perspectives avec un autre lycée, faute d’élèves souhaitant participer. Pas de note, pas de récompense avec un voyage, seulement des échanges sur la base d’un travail commun : le résultat fut 4 élèves sur 72 prêts à s’engager. Du collège au lycée, obtenir que tous les élèves rendent un devoir à une date fixée, est une tâche très difficile. L’année dernière, 1/3 des 9èmes de mon école ont répondu dans une enquête travailler moins de cinq minutes par jour à la maison. Comme je l’ai déjà écrit, le principe ne me dérange pas et je lui trouve des qualités. Mais dans un tel mode de fonctionnement, les élèves brillants ne donnent pas leur pleine mesure. Et ceux qui manquent de rigueur ou de maturité, avec parmi eux beaucoup de garçons, sont attirés dans une spirale de facilité excessive.
~J´ai remarqué l´intérêt suscité par la Finlande dans les médias français et parmi mes anciens collègues. Je lis, je vois et j´entends des informations qui parfois me surprennent car elles ne correspondent pas forcément à mon quotidien d´enseignant. J´observe tous les jours un mode de fonctionnement qui présente des réussites. Un système qui développe réellement une philosophie laissant le temps et les moyens à chacun de trouver sa place dans l’école. Cette école finlandaise est une ”masse de granit”, mais elle n’écrase pas les élèves n’arrivant pas à suivre ponctuellement ou régulièrement le rythme scolaire. Les différentes manières d’insérer l’élève dans la vie scolaire et dans sa vie d’adulte sont intéressantes et devraient nous inspirer en France. Plusieurs aspects du système comme la durée des cours, la place accordée aux matières artistiques, techniques et sportives, le suivi des élèves et notamment des finnophones langue seconde, et la communication par internet avec les parents mériteraient notre attention. Le professionnalisme de l’enseignant finlandais est aussi toujours mis en avant, ce qui contribue au bon fonctionnement. Que l’on soit d’accord ou pas avec les résultats internationaux, le système éducatif finlandais est sans cesse en quête de réforme et les professeurs participent à ces réflexions.
Il semble que notre système éducatif français, qui présente aussi des qualités, est plus adapté aux élèves prédisposés à suivre une scolarité normale. Si ces élèves méritent le maintien d’un niveau scolaire ambitieux, ceux qui ne se fondent pas dans le moule sont lentement conduits vers une mauvaise sortie, faute de dispositifs et de moyens adaptés. Néanmoins, que l’on parle d’un miracle ou d’un mirage éducatif finlandais, il faut se garder d’être otage d’idées toutes faites. Le traitement médiatique et politique de la réussite finlandaise tend à provoquer des réactions radicales : ”J’ai l’impression d’être un mauvais prof” ou ”PISA, c’est n’importe quoi”. La réalité est évidemment plus complexe, car chacun de nos systèmes a ses réussites, ses échecs, ses difficultés…