Par bien des aspects, l’école Prévert à Villeneuve d’Ascq est semblable aux autres écoles françaises. Comme ailleurs, les leçons sont trop longues ; elles se passent généralement sous la forme d’un “dialogue” entre l’enseignant et les enfants, dont l’intention initiale fut peut-être d’amener les élèves à se poser des questions mais qui se réduit souvent à permettre aux “bons” élèves de faire étalage de ce qu’ils savent déjà. Les enseignants passent plus de temps aux corrections qu’à aider leurs élèves. Enfin, s’ils exigent le silence de la part des enfants, ils s’autorisent pour ce qui les concerne à parler très fort, fut-ce à un seul.

- Tu aimes ton école gros comment ?
Pourtant, il est un signe qui ne trompe pas et qui montre qu’on est bien dans une école d’un autre type : les élèves aiment leur école. Ils en sont fiers et ils s’y rendent volontiers. C’est donc que, si l’école Prévert présente certaines similitudes avec les autres, elle est aussi très différente. En quoi ? Voilà ce que je suis allé chercher sur place.
L’école a sept enseignants pour cent soixante-dix élèves en élémentaire et quatre pour quatre-vingt-quinze élèves en maternelle, soit vingt-quatre élèves par enseignant. De plus, depuis la “Charte du XXIe siècle”, une aide-éducatrice est présente pendant trois quarts de temps et un “emploi de vie scolaire” s’occupe plus spécifiquement de l’informatique et de la “radio”.
Il s’agit d’une école à statut ordinaire. Des contrats passés entre la municipalité et les communes adjacentes permettent à des élèves de ces communes d’y être accueillis. Des gens habitant plus loin cherchent à déménager sur Villeneuve d’Ascq pour y scolariser leurs enfants.
Ce qui frappe d’emblée, c’est qu’il n’y a pas de classes. Les espaces sont ouverts.

- Pas de classes fermées : voilà qui ouvre l’esprit !

- Bruno Pouly
Les classes fermées n’existent pas non plus dans les têtes. Le directeur de l’école primaire, Bruno Pouly, m’explique : « L’école Prévert est centrée sur le statut de l’enfant : responsabilité et autonomie. Ce statut détermine l’unité de l’équipe enseignante. Il ouvre des possibilités avec les parents.
Les cycles permettent la mise en œuvre de ces principes. L’organisation est établie de façon à répondre aux besoins des élèves dans les apprentissages. La notion de classe a disparu. Elle est remplacée par des regroupements fluctuant en fonction des besoins. »
Chaque enfant est rattaché à un groupe d’accueil qui lui sert, ainsi qu’à ses parents, de cadre de référence. Les groupes d’accueil fonctionnent par cycle et sont multi-âges. Le site de l’école Jacques Prévert vous permettra d’en savoir plus sur l’organisation de l’école.
Cette organisation accorde une plus grande liberté aux élèves. Beaucoup étudient à leur rythme, en français et en mathématiques, sur des fiches régulées par un plan de travail. Le travail est individuel, mais les enfants peuvent communiquer.

- Ça circule... dans le calme.
Pendant une dizaine de minutes, l’accueil du matin s’échelonne dans les groupes. Les arrivants vont tranquillement déposer leurs affaires aux porte-manteaux pendant que d’autres sont déjà au travail. Comme certaines zones sont spécialisées et comme les élèves travaillent beaucoup en autonomie, il y a plus de circulation que dans les autres écoles françaises. Sans surveillance particulière et dans le calme.
Pendant la récréation, des élèves restent à l’intérieur pour préparer un exposé. Pendant ce temps, les enseignants se retrouvent et boivent le café dans une pièce à part.
Comme il n’y a pas de classes fermées, les enseignants sont à l’aise avec les visiteurs. Une jeune remplaçante m’a interpelé : « Asseyez-vous… Vous êtes le papa de qui ? »
Les élèves ont des occasions multiples d’être des producteurs, que leur travail satisfasse à des besoins réels, et ne se compose pas seulement d’exercices scolaires. Voici une petite liste de ce dont j’ai été témoin – il y en a surement d’autres que je n’ai pas eu l’occasion de voir :
— préparation d’exposés ;
— écriture d’une lettre pour visiter l’abbaye de Vaucelles ;
— préparation de questions avant la rencontre d’un auteur ;
— diffusion d’un quizz de numération-opérations par “radio” (en fait, des hauts-parleurs en liaison filaire) dans les divers regroupements du cycle 3. Le quizz a été élaboré par des élèves ;
— lecture offerte par des élèves de CM2 aux maternelles ;
— après une leçon d’histoire, les élèves du cycle 3 sont invités à écrire leurs réflexions personnelles sur la révolte des canuts, ces textes étant destinés à être affichés lors de la fête de l’école.
Ce que les nombreux élèves que j’ai interrogés préfèrent à l’école, c’est bien sûr retrouver leurs copains et leurs copines. Mais tout autant, voilà qui est plus étonnant, le fonctionnement de l’école, avec la liberté et l’autonomie qui lui sont associés. Préférences suivantes : les professeurs et jouer dans la cour.
Ce qui leur déplait, c’est la rigidité de l’accueil à la cantine. On change alors d’univers… Les animateurs de la cantine en sont bien conscients et souffrent aussi : « On ne peut pas appliquer les règles de la commune. C’est incohérent ! Il y a trop de portes, trop de coins cachés » reconnait Abdel. Karima renchérit : « Les enfants prennent trop d’initiatives ! »
L’école Jacques Prévert de Villeneuve d’Ascq a donc procédé à une modification globale du fonctionnement classique d’une école française. Depuis plus de vingt ans, cette modification structurelle perdure et dépasse les personnes qui y travaillent. C’est une modification qui a fait ses preuves, ce dont témoigne la satisfaction des parents que j’ai interrogés et dont les enfants sont passés au collège. Il n’y a aucun non lecteurs parmi les enfants qui quittent cette école.

- Françoise
La hiérarchie est peu marquée, ce qui permet de motiver tout le personnel disponible, voire même les parents. Françoise, une assistante maternelle, est fière de son école : « Comme on est reconnues, on s’investit beaucoup plus ; on ne reste pas cantonnées à notre fonction. On travaille main dans la main avec la directrice, madame Jouault. Elle nous fait confiance. On n’a pas de “patron”, on a tous le même but. C’est génial ! »
Les enseignants disposent d’une salle des professeurs agréable dans laquelle ils se retrouvent et peuvent travailler. Ils se concertent une heure par semaine.
Les parents sont autorisés, deux jours par an, à suivre leur enfant à l’intérieur de l’école. De même, j’ai pu circuler discrètement mais en toute liberté. Qu’il n’y ait rien à cacher donne confiance.

- Fiers de leur travail
Il est réconfortant de constater, en ces temps de grande déprime dans les écoles, comme des solutions diverses peuvent être imaginées et effectivement mises en œuvre pour changer en profondeur notre système éducatif sclérosé. Et que, finalement, ça n’est pas si difficile que ça… pourvu que les enseignants soient autorisés et s’autorisent à jouir d’un peu de liberté !