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Visite impromptue dans un jardin d’enfants finlandais

dimanche 25 avril 2010, par Rémi Castérès

Lors du repas pascal, j’apprends que Timo et Päivi paient 233 euros chaque mois pour que leur fille Elvi, cinq ans, fréquente le jardin d’enfants. C’est le tarif maximum. Pourtant, ils ne roulent pas sur l’or. Ils habitent un appartement normal d’un immeuble normal et n’ont même pas une datcha à la campagne, contrairement à la moitié des Finlandais.

Timo et Päivi trouvent cela naturel : trois adultes s’occupent d’un groupe d’une douzaine d’enfants, et c’est gratuit pour les familles avec des revenus faibles. Ils ne savent encore pas s’ils auront encore à payer l’année prochaine, quand Elvi aura six ans et fréquentera l’école préélémentaire.

En France, l’école maternelle est gratuite. Y aurait-il enfin un point dans le domaine de l’enfance dont je pourrais me prévaloir ? Jusqu’à présent, je me suis intéressé à l’enseignement primaire et, accessoirement, à l’enseignement secondaire. Je ressens brusquement la nécessité de me pencher sur ce qui se passe avant l’école. Comme Timo est trop occupé pour m’aider à prendre des rendez-vous, je décide d’aller voir à l’improviste.

Une opportunité se présente dès le surlendemain alors que je flâne dans le vieux quartier de Porvoo, une petite ville à l’est d’Helsinki et pourtant suédophone (son nom est Borgå en suédois). Derrière une barrière, des enfants très petits sont en train de jouer. Je fais le tour du pâté de maisons, déverrouille la porte de sécurité et me voilà à l’intérieur. Des enfants qui jouent autour d’un vélo me regardent avec intérêt et reprennent leur activité quand ils comprennent que je ne suis pas capable de répondre utilement à leurs interpellations. J’aperçois enfin une silhouette adulte derrière une porte vitrée. Il me faut être bref et rassurant : « Bonjour, je suis un enseignant français. J’ai remarqué votre jardin d’enfants en me promenant et je me suis permis d’entrer. Je souhaiterais vous poser quelques questions quand vous aurez un moment. »

L’éducatrice est désolée de n’être pas immédiatement disponible. Elle aide les enfants à s’habiller…

Le bâtiment est construit en U sur un grand terrain. Il est coupé en deux unités symétriques, des “classes” selon nos conceptions. Chaque unité comporte quatre pièces spacieuses : les toilettes, le dortoir avec des lits superposés, le réfectoire et la salle de jeux. Elle accueille vingt enfants, de l’âge de marcher à six ans. Trois adultes s’en occupent par roulement. Elles travaillent quarante heures par semaine. Comme le jardin d’enfants est ouvert de 7 heures à 17 heures, deux sont toujours présentes.

Un jardin d’enfant similaire existe de l’autre côté de la rue, et un troisième à proximité, ce qui fait en tout six “classes” pour le quartier historique de Porvoo. La municipalité aurait pu construire une seule crèche-maternelle pour cent vingt enfants. Elle a fait le choix de la taille humaine. Encore une fois, si ça fonctionne mieux là-bas, c’est le résultat d’une politique délibérée, pas parce que la Finlande est moins peuplée.

Le matin, les enfants sortent pendant une heure ; l’après-midi, au moins trois. Cela tombe bien, ils sont en train de sortir et les éducatrices deviennent plus disponibles : « Il faudrait un temps épouvantable pour que nous ne sortions pas.
– Comment avez-vous fait cet hiver ? J’étais à Helsinki en janvier, il faisait -24°.
– Ici aussi mais nous sommes sortis tous les jours ! Vous voyez ce buisson ? La neige le recouvrait d’un mètre ! Et elle passait de ça au-dessus du cheval à bascule ! Les enfants sont légers. Ils nageaient sur la neige. Et ils étaient munis de gilets réfléchissants pour que nous les voyions, parce qu’à ce moment-là, la nuit tombait tôt. »

Des garçons remplissent consciencieusement une brouette en pelletant l’eau d’une flaque et la transportent derrière un vieux bâtiment en bois aux portes condamnées. Je les suis. D’autres enfants creusent des tunnels dans des bacs à sable ou jouent dans des cabanes, hors de la vue des éducatrices.

Je reviens vers ces dernières et je me fais l’avocat du diable : « Ça ne vous dérange pas, cette grande baraque abandonnée qui vous masque la vue de ce qui se passe derrière ? Vous ne préfèreriez pas qu’elle soit enlevée ?
– Bien sûr ! Ça nous permettrait de mieux voir les enfants. Mais ça ne semble pas à l’ordre du jour.
– Qu’en pensent les parents ? Est-ce que ça les tracasse de savoir que leurs enfants échappent à votre regard ?
– Ça ne semble pas les inquiéter. Ils ont confiance.
– Que faites-vous en cas d’accident ? Par exemple, quand il y a un bras ou une jambe cassée ?
– Je travaille ici depuis 1993. Ça n’est jamais arrivé. Par contre, on a eu plusieurs fois des plaies à raccommoder avec des points de suture.
– Comment est-ce que ça se passe ?
– Nous téléphonons aux parents. L’un d’eux vient et il emmène son enfant à l’hôpital.
– Est-ce que vous avez une déclaration d’accident à remplir ?
– Bien sûr ! Cela permet à la famille d’être remboursée.
– Et pour les autorités ? Pour votre hiérarchie ? »

Elles ne comprennent pas de quoi je veux parler.

Je renonce à leur expliquer et me renseigne sur le cout pour les familles. Il est proche de celui d’Helsinki. La directrice est en congé et ne pourra donc pas me donner la répartition entre les familles qui paient et celles pour qui c’est gratuit, mais mes interlocutrices sont catégoriques : aucun enfant n’est rejeté pour des raisons financières. Comme j’éprouve moi aussi de plus en plus de confiance dans les enseignants finlandais, je n’ai aucune raison de ne pas les croire.

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