Écoles
Accueil du site > Réflexions > Wikipédia : pourquoi tant de haine ?

Wikipédia : pourquoi tant de haine ?

mercredi 3 mars 2010, par Rémi Castérès

Le “Nouvel Obs” est reparti à la charge contre Wikipédia. La journaliste Anne Crignon fait mine de s’interroger : « Wikipédia n’accordant absolument aucun privilège à ceux qui savent, la grande question demeure : les internautes puiseraient-ils désormais la connaissance dans l’Encyclopédie du non-savoir et du n’importe quoi ? » Elle ne tarde pas à trouver la réponse, qu’elle donne dès la phrase suivante ; une équipe qui s’appelle le Wikigrill teste Wikipédia et elle « est rarement déçue du voyage… » Ce voyage, je l’ai déjà suivi maintes fois pour constater la fragilité des critiques. Suivons-le une fois de plus.

On est renvoyé sur un partenaire du “Nouvel Obs”, “Books”. Ça commence par un préambule modéré, voire flatteur : Wikipédia serait une entreprise remarquable et globalement salutaire ! Cependant, elle n’est pas au-dessus des critiques. Qui oserait prétendre le contraire ?

Voici l’intégralité de la critique la plus récente, datée du 11 février 2010 et signée Olivier Postel-Vinay.

De la publicité sur Wikipédia !

Nous avons déjà rendu compte de la façon dont « l’industrie pharmaceutique cible Wikipédia ». Les méthodes utilisées sont généralement discrètes. Mais pas toujours, comme en témoigne la publicité directe faite par le laboratoire britannique TCS Biosciences Ltd pour un test de détection du parasite falciparum, responsable du paludisme. Dans l’article anglais consacré à la malaria, le chapitre « Rapid antigen tests » (tests antigène rapides) s’ouvre par cette publicité directe : « OptiMAL-IT détecte rapidement falciparum jusqu’au niveau de 0,01% de parasitémie et son absence jusqu’au niveau de 0,1% ».

Partie intégrante de l’article de Wikipédia (qui se flatte de respecter la « neutralité de point de vue »), cette publicité gratuite, est donc diffusée auprès des 55 millions de visiteurs de la version anglaise de « l’encyclopédie libre ».

Selon l’Institut Pasteur le paludisme tue un enfant toutes les trente secondes en Afrique.

Le premier paragraphe est une critique factuelle d’une publicité clandestine sur Wikipédia. Nul doute que la publicité clandestine existe, je l’ai déjà mentionné. L’ancien rédacteur en chef de “La Recherche” y est peut être particulièrement sensible : cette revue scientifique envoie à ses abonnés des “cahiers spéciaux” dont je suis bien incapable de déterminer quelle est la part de publi-reportages. Ainsi, le supplément de juillet-aout 2009 sur le calcul haute performance parait en partenariat avec Bull et Intel. Quel peut être l’impact de ce partenariat sur le contenu ?

Nul doute non plus, que cette critique spécifique d’Olivier Postel-Vinay ne soit déjà plus valide. Dans l’article critiqué, l’OptiMAL-IT n’apparait plus que dans la référence numéro 43.

Sans apporter rien de plus, le deuxième paragraphe de l’article est plus acrimonieux. Je me demande si l’ancien rédacteur en chef de revues scientifiques ne reproche pas surtout à Wikipédia de laisser passer des publicités gratuites !

Enfin, le dernier paragraphe se résume à une phrase, « selon l’Institut Pasteur le paludisme tue un enfant toutes les trente secondes en Afrique. » Je doute qu’Olivier Postel-Vinay ait commencé l’écriture d’une nouvelle version de l’article “paludisme”. Ce n’est certainement pas non plus pour corriger une autre erreur de Wikipedia, qui écrit la même chose, référence à l’institut Pasteur et sensationnalisme des trente secondes en moins : « Each year, there are approximately 350–500 million cases of malaria, killing between one and three million people, the majority of whom are young children in sub-Saharan Africa. » [1]

Pourquoi Olivier Postel-Vinay conclue-t-il ainsi ? Voyez-vous autre chose que l’amalgame : Wikipédia, publicité clandestine, enfants qui meurent ?

Je ne crois pas que les seuls intérêts pécuniaires suffisent à expliquer tant de haine. Et si cela touchait à des croyances plus profondes ? L’exaspération à l’égard de Wikipédia est trop forte.

Une question d’une lectrice au sujet des manuels scolaires en Finlande m’a amené à faire d’autres liens. Là-bas, les manuels finlandais sont destinés à être utilisés en autonomie par les enfants.

JPEG - 139.5 ko
Bonjour France
Intrigués par ma visite, des élèves consultent pendant une récréation le chapitre “Bonjour France” de leur manuel de géographie.
JPEG - 84.9 ko
Manuel de sciences
Le livre de science de 5e année (12 ans) répond
aux préoccupations des enfants.

Les élèves disposent de manuels (dans un état neuf) dans toutes les matières et ils s’en servent même en dehors du contexte scolaire. Les livres sont conçus pour cela.

En France, les élèves d’école primaire ne peuvent pas utiliser seuls leurs livres de classe. Ils ont besoin de médiateurs, que ce soient les enseignants ou les parents.

Ce rapport aux livres m’évoque irrésistiblement le rapport au Livre. La Finlande est un pays luthérien. Chacun doit avoir un accès direct à la Bible.

Dans notre culture de tradition catholique, l’accès au Livre et aux livres passe par un médiateur. Proposer qu’il en soit autrement entraine une guerre de religion. Les médiateurs ont peur du néant s’ils étaient dépossédés de leur position.

Je crois qu’ils ont tort. En Finlande, les manuels n’ont pas supprimé les enseignants. Bien au contraire, ces derniers bénéficient d’un prestige extraordinaire. Ils sont recentrés sur leur spécialité, veiller au développement global et harmonieux de chaque enfant.

Wikipédia, c’est aussi un accès direct au savoir. Elle ne menace en rien ceux qui créent des connaissances nouvelles. Elle ne menace en rien ceux qui produisent de nouveaux instruments d’accès au savoir, que ce soient des films, des livres, des bandes dessinées, des conférences, des expositions, des visites, des voyages, des expériences… Elle ne menace que ceux qui revendiquent l’exclusivité de la médiation de l’accès au savoir par le plus grand nombre.

Notes

[1] « Chaque année, il y a approximativement 350 à 500 millions de cas de paludisme, qui tuent entre un et trois millions de personnes, des enfants de l’Afrique sub-saharienne pour le plus grand nombre. »

Répondre à cet article

5 visiteurs en ce moment

| Plan du site | Suivre la vie du site RSS